Terrific, l’entreprise à qui France Télévisions voulait confier vos opinions politiques

Christophe Boutry 7 min de lecture

Mediapart révèle que le groupe public voulait confier à la société israélienne Terrific des données sur les préférences politiques de son public. Ce que l’enquête laisse dans l’ombre se lit sur le site de l’entreprise : sa technologie a déjà tourné sur france.tv, et son modèle économique consiste à transformer chaque sondage en donnée publicitaire.

France Télévisions a reculé, mais seulement parce qu’un journal allait publier. Dans une enquête parue ce 5 octobre, Mediapart rapporte que le groupe « souhaitait confier des données sensibles sur les préférences politiques de ses téléspectateurs à une entreprise israélienne, dont le PDG développe et commercialise des outils de ciblage politique en ligne ». Informé de la parution, le groupe « s’est finalement ravisé ».

Enquête de Mediapart du 5 octobre 2026 : Ingérence étrangère : le sulfureux prestataire israélien de France Télévisions

À six mois de l’élection présidentielle, l’information suffirait à poser un problème. Elle en cache un second. Terrific n’est pas un candidat resté à la porte. C’est un fournisseur en place, qui affiche France TV parmi ses références et détaille noir sur blanc ce que sa technologie y a capté.

Reste la question que le groupe esquive. Pourquoi le service public audiovisuel français envisageait-il de confier des données révélant les préférences politiques de son audience à une entreprise étrangère spécialisée dans la collecte, l’analyse, la segmentation et l’exploitation des données d’audience ?

Un fournisseur déjà installé

Terrific Innovation Ltd, basée à Ramat Gan près de Tel-Aviv, vend ce que le secteur appelle du « social commerce ». Elle permet à un site de reproduire chez lui les mécaniques de TikTok ou d’Instagram : vidéos verticales, carrousels, sondages, réactions. L’argument commercial tient en une phrase : l’audience reste chez vous, et ses données aussi.

L’entreprise consacre une étude de cas au groupe public. On y lit que des carrousels verticaux « façon TikTok » ont été intégrés aux pages de france.tv, alimentés par 19 comptes Instagram, autour des Jeux olympiques d’hiver, du Tour de France et de programmes de divertissement. Pour les seuls JO : 330 vidéos, 179 images et 61 sondages.

Ces sondages n’ont rien d’un gadget. Terrific écrit qu’ils étaient « tissés dans chaque carrousel » pour faire voter le public sur ses moments, ses athlètes ou ses tenues préférés. Trois marques sponsorisaient le dispositif : Airbnb, TCL et Leclerc. Parmi les objectifs affichés figure celui de séduire les agences média. La page comporte enfin une ligne intitulée « Data Capture » : des données d’interaction first-party issues des sondages, des clics et de l’engagement.

Côté français, la régie FranceTV Publicité a annoncé ce format, baptisé « Shoppable Experience », en septembre 2025, puis l’a lancé en mars 2026 sur le site et l’application. Aucun de ces communiqués ne cite Terrific. Depuis juin 2025, l’entreprise dispose d’une filiale parisienne, Terrific Europe, une SAS au capital de 1 000 euros dont l’objet est la commercialisation exclusive de ses solutions.

Le sondage comme capteur

Pour comprendre ce que valent ces votes, il faut lire la FAQ de Terrific. Les spectateurs, y explique l’entreprise, livrent leurs préférences par les sondages, les formulaires et les interactions. Ces réponses sont « reliées au comportement sur le site » et servent à la personnalisation, à la segmentation et au remarketing. Sa page consacrée à la monétisation le dit plus crûment : chaque interaction construit des segments d’audience propriétaires.

Une offre d’emploi en ligne, pour un poste d’ingénieur chargé de la monétisation des données, lève les dernières ambiguïtés. « Terrific est assise sur quelque chose que la plupart des sociétés publicitaires ne peuvent pas obtenir », écrit l’entreprise. Sur le domaine d’un client, elle voit la vidéo regardée, le sondage auquel la personne a répondu, le produit touché, ce qui a été acheté.

La suite décrit la feuille de route. Il s’agit de bâtir un modèle d’événements unique couvrant vidéo, direct, sondages et chat, avec « résolution d’identité », c’est-à-dire le rattachement de ces traces à une même personne. Puis d’ouvrir des API d’audience vers des plateformes d’achat publicitaire externes, et à terme de l’inventaire programmatique. L’objectif assumé : permettre à un éditeur de prouver ce que vaut son audience.

Le téléspectateur croit donner son avis sur un slalom. Il alimente un fichier dont la valeur se négocie auprès des annonceurs. Et c’est une télévision financée par l’impôt qui lui tend le formulaire.

Ce que Terrific promet, et ce que disent ses contrats

Terrific répète que ces données appartiennent à son client. « Nous ne les vendons pas et nous ne les partageons pas avec d’autres clients », affirme sa charte partenaires, mise à jour en septembre 2026. Rien, à ce jour, ne permet d’écrire que des données de téléspectateurs français ont été vendues, transmises à un parti ou à un État. Mediapart ne l’écrit pas non plus.

Les conditions générales publiques de la plateforme, datées du 18 août 2026, racontent pourtant une histoire moins lisse. Terrific s’y réserve la propriété exclusive des données « agrégées et dé-identifiées » tirées de l’usage de sa plateforme, qu’elle peut exploiter pour ses propres besoins, entraînement d’intelligence artificielle compris. Le contrat est soumis au droit israélien et à la compétence exclusive des tribunaux de Tel-Aviv.

Sa politique de confidentialité précise que l’entreprise n’honore pas le signal « Do Not Track » des navigateurs, qu’elle recourt à des cookies tiers de ciblage et qu’elle peut communiquer des données pour répondre à la demande d’un gouvernement. Dans la section destinée aux résidents américains, elle reconnaît produire des « inférences » servant à créer un profil de consommateur. Le lieu d’hébergement n’est indiqué nulle part.

France Télévisions a peut-être négocié un contrat sur mesure, plus protecteur que ces conditions types. Le groupe est le seul à pouvoir le démontrer. Il ne l’a pas publié.

L’opinion politique n’est pas une préférence comme une autre

Voter pour son skieur favori et dire pour qui l’on penche ne relèvent pas du même régime. L’article 9 du RGPD interdit par principe de traiter les données qui révèlent les opinions politiques, sauf exceptions étroites, dont le consentement explicite. La Cour de justice de l’Union européenne a jugé en 2022 que cette protection couvre aussi les données qui ne révèlent ces informations qu’indirectement, par déduction.

Un tel traitement, mené à grande échelle, impose une analyse d’impact préalable. Le délégué à la protection des données doit y être associé en temps utile. Or le groupe La France insoumise, qui s’appuie sur l’article de Mediapart, affirme dans un communiqué que le projet a été mené « dans le dos du salarié spécifiquement chargé de la protection des données ». Il demande l’audition de Delphine Ernotte à l’Assemblée nationale et a saisi la CNIL.

Le détail a son ironie. En décembre 2024, France Télévisions signait avec la CNIL une convention de trois ans pour « transmettre une culture citoyenne du numérique au plus grand nombre ».

Le pedigree du fondateur

Terrific a été créée par Israel Grintz, toujours PDG. En 2023, son investisseur Arieli Capital le présentait dans un communiqué comme l’ancien directeur technique du ministère israélien de la Défense. Il y gérait, selon ce texte, des investissements dans l’industrie civile de la donnée, et les connaissances acquises pendant ce service ont « formé le socle » de la technologie de Terrific.

Ce parcours ne fait pas de Terrific un instrument d’État, et l’origine du prestataire ne rend pas un transfert illégal. Israël bénéficie depuis 2011 d’une décision d’adéquation de la Commission européenne, reconduite en janvier 2024. Dix-sept organisations coordonnées par EDRi en réclament le réexamen depuis avril 2024. Bruxelles s’y refuse.

Le débat ne se réduit donc pas à un passeport. Il porte sur la décision d’une télévision publique de brancher la plus sensible des données sur un outil conçu pour segmenter et cibler.

Un service public n’a pas à sous-traiter la connaissance intime de son public à une société qui répond devant les tribunaux d’un autre État. Encore moins quand il s’agit de savoir pour qui ce public vote.

Ce que le service public doit maintenant publier

Le recul de France Télévisions ne répond à rien. Qui a porté ce projet, pour quel usage, et sous quelle forme les données devaient-elles sortir : agrégées ou rattachées à des comptes ? Par quelle procédure Terrific a-t-elle été choisie ? Que reçoit-elle aujourd’hui de france.tv, où ces données sont-elles hébergées, combien de temps ? Une analyse d’impact existe-t-elle ?

Le groupe est financé par l’argent public et tenu aux règles de la commande publique. Il doit rendre publics le contrat, son annexe sur les données et l’analyse d’impact. La CNIL, désormais saisie, a le pouvoir d’aller les chercher.

En attendant, chacun peut agir. Tout utilisateur de france.tv peut exercer son droit d’accès auprès du délégué à la protection des données du groupe et demander la liste des destinataires de ses données. On peut aussi refuser les cookies, et laisser sans réponse les sondages glissés entre deux vidéos.

France Télévisions s’est arrêtée parce qu’un journaliste a posé des questions. Sans lui, les préférences politiques de son public seraient parties chez un spécialiste du ciblage, à six mois d’une présidentielle et sans le moindre débat public.

Un service public qui traite ses téléspectateurs comme un gisement de données ne peut plus demander qu’on le croie sur parole. Qu’il publie.

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